Élection à taille humaine

Dimanche soir, un grand moment a eu lieu. L’élection présidentielle est une rencontre, un pivot du système démocratique, un de ces instants privilégiés où le peuple décide de sa destinée. Voilà la force de notre système, aussi décrié puisse-t-il être.

Dimanche soir, la France a choisi les candidats qu’elle désirait voir concourir pour la magistrature suprême. Monsieur Macron et Madame le Pen ont été désigné. Nous avons plongé au cœur du système démocratique pour mieux le comprendre et pour mieux le cerner ; en quelque sorte, l’incarner. Car derrière chaque bulletin de vote se dessine une vie, une personnalité, un caractère résolument unique et particulier. Tout comme derrière chaque bureau de vote, ces îlots vivants qui fondent les élections et qui peuvent nous donner la légitimité d’affirmer. Les élections, même nationales, finissent toujours par se jouer au niveau local. Immersion dans le bureau de vote de S., petite commune de huit cents habitants au moment du dépouillement.

Il est 19h. Toute la journée, les conseillers municipaux se sont relayés pour prendre en charge le vote. Le processus est simplissime : déposer sa carte électorale auprès du premier conseiller, choisir plusieurs bulletins, n’en glisser qu’un dans l’enveloppe, voter et enfin émarger. Ici presque tout le monde s’est déjà croisé une fois. On reconnaît Madame M., on devine aisément quel candidat elle décidera d’élire, on la salue avec un sourire. Il fait beau, n’est-ce pas ? Oui Madame, très beau, très doux. Agréable pour une fin de mois d’avril. Fort à propos pour un jour tel que celui-ci. On accède à sa demande tacite de converser, à son besoin de contact humain. Elle est si âgée, on la suppose esseulée. Ses enfants vivent trop loin pour avoir gardé une quelconque envie de la revoir. Pour elle, ce 23 avril ce n’est pas seulement une élection présidentielle, c’est l’occasion de parler, de sortir, de rencontrer. Déblatérer sur le temps qu’il fait et celui qu’il fera : voilà aussi cette réalité alternative, différente de celle que l’on présente. L’élection cristallise mais n’annihile pas les conversations routinières des petits villages. Tout comme ces vieilles dames en chignon, elles semblent éternelles, résolument intemporelles.

“Le Pen-Le Pen-Le Pen … martèle la voix du maire”

Le temps du dépouillement est venu. Les horaires sont de toute évidence scrupuleusement respectés et nous prenons place sur les chaises alignées en face d’une grande table autour de laquelle s’agglomèrent les conseillers municipaux. Madame M. est sans doute la plus âgée. Avec déférence on l’installe au premier rang, on s’enquiert de son confort. Dans l’assistance réduite, on reconnaît les visages familiers. Un vieux monsieur en complet s’est assis tout au fond, comme il le fait à chaque dépouillement. C’est lui-même qui me le dira. Déjà, les enveloppes s’ouvrent : les nuls sont comptés, les blancs oubliés au grand dam du maire qui ne cache pas sa position sur le sujet. On égraine les noms : les favoris se dessinent. Le Pen-Le Pen-Le Pen … martèle la voix du maire. On le sent mis mal à l’aise par cette victoire écrasante de l’extrême-droite, lui qui depuis toujours est un homme de gauche fier de ses convictions. Un léger flottement dans la salle. Des regards dubitatifs s’échangent. Peu de gens ici semblent satisfaits de cette victoire et certains manifestent, au mépris du respect démocratique, leur mécontentement : le monsieur en complet grogne, renâcle, soupire. Il finit par glisser à son voisin un « quelle connerie » peu discret qui vient un temps troubler la voix du maire.

Madame M. toujours au premier rang a sorti un petit carnet dans lequel elle note scrupuleusement tous les résultats. A l’intérieur sont consignées les élections de 2007 et de 2012. Elle aussi semble désapprouver la montée du Front National. Elle dodeline de la tête, griffonne une petite note dans son carnet et lance des regards circulaires. Elle est en recherche de soutiens visuels : ceux qui l’entourent lui donnent bien volontiers. Sa voisine se penche et lui chuchote un « Souviens-toi en 2002. Ils ne passeront pas. » qui la rassure. Elle se redresse et sourit. Sur le mur en face, un portrait de Lucie Aubrac, héroïne de la résistance enterrée ici et fierté locale nous dévisage, impassible.

Au fond, cette scène de dépouillement dans un petit village de campagne est une leçon, une piqûre de rappel. Toute la soirée électorale n’aura été finalement qu’un tourbillon fou de chiffres et sondages, de statistiques, d’estimations. Des taux, des taux, des taux. On en oublierait presque ce que ces statistiques ont d’humain. Ce qu’ils cristallisent de colère, d’espoir, d’envie, de passion, de peur, de croyance, de conviction, de volonté, de rejet. On aurait peut-être dû placer quelques micros dans ces petites salles communales, ces écoles perdues où ces grand-mères griffonnent leurs petits carnets, jettent des regards à l’assistance. Tellement plus humain que ces chiffres désincarnés. « Il n’est de richesse que d’hommes » disait Antoine de Rivarol. Souhaitons que nos dirigeants ne l’oublient plus.

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